La crèche provençale donne tout son sens à la fête de Noël

La crèche provençale a trouvé refuge dans les familles lorsque la Révolution l’a chassée des églises.

La crèche provençale a trouvé refuge dans les familles lorsque la Révolution l’a chassée des églises, les fermant au public. Inspirée du récit de l’évangile de Luc, elle est d’abord une représentation de la nativité de Jésus autour de la Sainte Famille et des bergers éveillés la nuit par l’ange annonçant la naissance du Sauveur, les invitant à aller l’adorer. Viennent ensuite les Rois Mages guidés par l’étoile apparue dans le ciel de Judée.

La crèche provençale reste fidèle au récit de la Nativité dans l’évangile de Luc et se l’approprie en invitant tout un peuple à la célébration de l’évènement. Ainsi sont nés les santons de Provence, en route vers la crèche pour porter une offrande et leur prière.

Alors que la crèche traditionnelle telle qu’on peut la voir dans la plupart des pays du monde se contente de représenter la Sainte Famille, les bergers et les Rois mages ensuite, la crèche provençale s’est appropriée l’évènement en l’intégrant dans sa culture populaire. C’est tout un petit peuple qui chemine vers l’étable, fait de braves gens venus en toute simplicité offrir à leur tour des présents au nouveau-né, à l’image des Rois. Mais des présents modestes, produits de leur labeur ou fruits de leur récolte, comme cet humble fagot de bois mort sur les épaules de cette vieille femme, offrandes qui accompagnent leur recueillement, leur prière aux pieds du Sauveur Nouveau-Né. Ils sont venus, informés par les bergers qui ont propagé la parole de l’ange annonçant la bonne nouvelle en les arrachant du sommeil… Ainsi sont nés les santons de Provence, ces petits saints, ces humbles gens, souvent pauvres, parfois embourgeoisés. Touchés par cet évènement ils oublient leurs querelles, leurs soucis et leurs occupations quotidiennes pour venir offrir le meilleur d’eux-mêmes.  Ils sont en route vers la crèche avec leur offrande, leur prière, leur histoire, celle de leur vie de tous les jours.

Comme dans les récits des Pastorales, ces pièces de théâtre qui font naître Jésus en Provence, les santons racontent les péripéties de tout un petit peuple en route vers la crèche

Mais au-delà des situations anecdotiques évoquant des scènes de la vie rurale d’autrefois avec ses métiers et sa culture, les santonniers restent fidèles à l’esprit des origines de la crèche.

Ils se sont inspirés aussi des pastorales, ces récits écrits pour le théâtre populaire, qui font naître Jésus en Provence dans l’étable d’un village et racontent les péripéties de ces villageois sur le chemin de l’étable. Paysans, valets de ferme, ou exerçant divers métiers tel le rémouleur, ils travaillent durement, mais les voilà aussi portés sur la bouteille parfois, ou alors poltrons comme Pistachié, ou acariâtres comme Margarido qui se dispute avec Jourdan son mari, mais toujours au grand cœur, comme Honorine la poissonnière, serviables et de bonne humeur. Et à la fin tout le monde se réconcilie devant la crèche…

Ces personnages ont inspiré les santonniers. Ainsi tout le monde est bienvenu à la crèche, même les gens qui font ripaille à l’auberge qui affiche complet où l’étranger démuni est mal vu, même ces commères ou ces provençales coquettes soucieuses avant tout de leur tenue, même le brigand ou le gitan qui a enlevé le fils de l’aveugle. Le message de paix et d’amour s’adresse aussi aux gens de mauvaise réputation, même aux incrédules comme le berger endormi qui reste sourd aux paroles de l’ange, même le boulanger assoupi dans son pétrin tandis que le meunier chemine sur son âne chargé d’un sac de farine sur le dos, comme Margarido ou Bartoumiou qu’on appelle aussi Pistachié, avec chacun leurs paniers pleins de provisions à ras-bord.

Les santons sont aussi porteurs d’un message spirituel tandis que l’agencement du paysage incite au recueillement par la présence de symboles bibliques ou religieux.

La crèche en s’ouvrant aux gens de la vie courante a conservé son caractère propice au recueillement comme la scène de l’éveil des bergers par l’ange, ou par la présence d’autres symboles spirituels que le décor évoque, et la place accordée à certains personnages qui au-delà de leur figure populaire donnent à la crèche toute sa dimension spirituelle.

Ainsi, le moulin à vent avec ses ailes qui tournent évoque le souffle du vent mais aussi celui de l’esprit, le souffle de la vie qui donne naissance à toute créature.

L’eau du ruisseau ou puisée au puits rappelle que l’eau est source de vie pour la nature et aussi pour l’humanité. Par le baptême elle purifie le monde du péché.

Le pont qui ouvre l’accès de la crèche aux bergers et autres santons symbolise le passage du monde matériel au monde spirituel. Il relie ainsi le ciel à la terre.

L’étable est parfois aménagée dans une grotte et suggère que c’est des profondeurs de la terre et de la nature hostile que surgit celui qui sera appelé à sauver l’humanité.

Le rameau de ronce qui s’accroche aux parois de la grotte annonce déjà la couronne d’épines et les souffrances que le Sauveur endurera dans sa passion.

Le coq présent au-dessus de l’étable évoque le reniement de Pierre lors de la Passion du Christ.

Le paysage de la crèche est construit à l’aide d’éléments récoltés dans la nature : bois, liège, feuillage ou matériaux simples comme le carton, le papier d’emballage. Le monde végétal occupe souvent une place prépondérante : mousse, branches de pin, de thym, de romarin, de buis (symbole d’éternité). La crèche doit évoquer le plus possible la nature, comme un hommage rendu par toute chose à son Créateur. Noël célèbre déjà la renaissance annoncée du printemps prochain en célébrant le retour de la lumière et la naissance de celui qui est la lumière du monde.

La lumière : Au moment où la terre dort encore du sommeil apporté par l’automne. L’hiver avec le solstice marque la fin des jours les plus courts et annonce le retour de la lumière et de la vie sur terre. Une veilleuse, une petite lampe à huile éclairait jadis en permanence la crèche pendant toute la période calendale[1], jusqu’au 2 février. On lui préfère aujourd’hui un feu de camp qui apporte lumière et chaleur dans la nuit aux bergers endormis. Le berger (voir plus loin) est aussi souvent un santon porteur d’une lanterne.

L’étoile dans le ciel, bien en vue dans le ciel au-dessus de l’étable est en bonne place dans la crèche. Elle annonce bien sûr la naissance de Jésus et guide les Rois Mages. Le ciel est un élément de décor important dans la crèche, souvent un morceau de tissu bleu, tendu et percé d’étoiles, il figure le monde d’en haut, de la spiritualité, opposé au monde de la terre d’en bas. Noël c’est le ciel qui descend sur la terre.

Parmi les santons, les bergers occupent une place des plus importantes. L’ange les a choisis comme messagers de la bonne nouvelle. Ils se mettent en route vers la crèche et au passage dans les hameaux ou le village réveillent à leur tour les gens pour leur transmettre les paroles de l’ange. Le berger est souvent porteur d’une lanterne, comme pour éclairer le monde de sa lumière en témoignage du message qu’il porte…

La marraine provençale offre au nouveau-né du pain pour qu’il soit aussi bon que lui, du sel pour qu’à son image il sente la saveur des choses et conserve la santé comme le sel les aliments ; une allumette pour qu’il soit droit comme elle, un œuf pour qu’il soit plein comme lui, comblé de biens matériels et spirituels, et du miel pour qu’il soit aussi doux que lui.

L’aveugle désemparé retrouve à la crèche son premier fils volé jadis par le gitan. Il incarne les maux de l’humaine condition. Il marche aidé par son autre fils espérant retrouver la vue, mais dans la pastorale d’Yvan Audouard, il ne demande pas un miracle mais la vie éternelle annoncée par le Sauveur : « Je sais bien que le monde il est beau, puisque c’est lui qui l’a fait mais je suis sûr que le ciel est encore plus beau puisque c’est là qu’il habite. Non, Bonne Mère, demandez-lui seulement que j’ai pas longtemps à attendre. Faites que j’ouvre les yeux le jour de ma mort. Faîtes que je vois quand ça vaudra vraiment la peine de voir ».

Le ravi est parfois associé à la figure du naïf, du fada qui est un peu l’idiot du village. En fait il est l’émerveillé, un être de lumière. Les bras en l’air il ne voit que la beauté du monde et proclame qu’il n’a jamais rien connu de plus beau que la venue du Sauveur. C’est lui qui raconte à l’aveugle tout ce qu’il voit et que les autres ne savent pas voir.

Le temps de la crèche est celui de la fête mais aussi celui du recueillement et pour les familles chrétiennes, celui de la prière le soir autour de la crèche. La période calendale, dite de Noël, commence en Provence le 4 décembre. Du blé est mis à germer dans 3 coupelles le jour de la Sainte Barbe patronne des pompiers et des métiers du feu, qui protège aussi de la foudre. Elles seront déposées sur la table familiale le soir de Noël couverte de 3 nappes blanches pour le gros souper, entourées de 3 bougies, en hommage à la Trinité. La crèche reste en place jusqu’au 2 février, jour de la Présentation de Jésus au Temple.

La crèche demeure un symbole de paix et de partage. Même si elle perd parfois aujourd’hui sa signification religieuse elle reste toujours présente dans de nombreuses familles, chrétiennes ou non. Elle est certes reléguée trop souvent à l’écart du village provençal qui est davantage valorisé, devenu même trop souvent principal centre d’intérêt avec ses métiers, ses animations, son école et sa place du marché. Elle évoque davantage la vie paisible d’autrefois perçue comme un paradis perdu, qu’elle sacralise à sa façon, avec ses valeurs traditionnelles et sa vie paisible en harmonie avec la nature. Si désormais les santons tournent un peu trop le dos à la crèche, davantage préoccupés par leur métier ou leur vie de tous les jours, ils restent quand même fidèles à leur rôle de porteurs d’espoir pour des jours meilleurs faits de paix et de bonheur pour une humanité rassemblée. Faire la crèche reste un geste fort lourd de signification.

Références bibliographiques :

Noël en Provence, G. Arnaud D’Agnel et Léopold Dor, éditions Laffite

Les origines de la crèche provençale, Pierre Rippert, éditions Tacussel

L’histoire du santon, Marcel Provence, éditions du Bastidon

Nouvelle histoire du santon, Marcel Provence, éditions Tacussel

L’art de faire la crèche, Escolo de la mar, éditions Laffite

La Farandole des santons Jean Marc Tixier , éditions Aubanel

Françoise Delesty, Mémoires des santons de Provence, éditions Equinoxe

Françoise Délesty, La Provence des Pastorales, éditions Tacussel

Yvan Audouard, Pastorales des santons de Provence, éditions, éditions Le cerf

La Pastorale Maurel, texte bilingue, traduction de Charles Galtier éditions Tacussel

 

 

 

[1] En Provence les fêtes de Noël commencent à partir du 4 décembre et se terminent le 2 février. C’est la période Calendale.